Se suicider moralement?
17 May 2009

La DDE III

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La DDE III

Cela faisait cinq bonnes minutes que Jacques et le conducteur cherchaient en vain un moyen de s’échapper. Le délégué syndical était revenu, avec cette fois des allocutions présidentielles des vingt dernières années. Ce fut tout d’abord Jacques qui subit l’interrogatoire. Au bout de trois minutes d’allocution présidentielle, il avait supplié son tortionnaire d’arrêter de lui infliger ce flot vomitif de conneries démentielles puis avait fini par avouer. On ne savait pas quoi, mais il avait avoué. C’était le principal. Puis ce fut au tour du conducteur, qui hurla pendant trois heures que l’on cesse de lui faire subir ainsi de tels traitement. Et lorsqu’enfin l’interrogatoire commença, il s’évanouit. Quand il s’était réveillé, Jacques avait placé deux triangles de signalisation près de son corps afin de perturber une éventuelle circulation. Décidément, Jacques était un très bon agent de la DDE. Et tous deux cherchaient désormais une issue pour sortir.
Vers midi moins une, on vint les chercher. Jacques et le conducteur s’attendaient à une visite de ce genre, c’est pourquoi ils s’étaient cachés derrière leurs mains, au milieu de la grange. Très rapidement, ils s’aperçurent que cette technique ne fonctionnait pas, surtout après que le conducteur, dans un élan de panique, ouvre les mains et crie: ”COUCOU!”. Ils allaient être emmenés lorsque soudain, un avion sorti tout droit de Nulle-Part, une espèce de ville approximativement située vers Là -une métropole voisine-, un avion sorti tout droit de Nulle-Part donc, fonça droit sur eux. La panique fut immédiate: paysans et agriculteurs couraient dans tous les sens, cherchant un moyen d’atteindre l’avion qui les attaquait. Le quatrième régiment des Tracteurs Adhésifs chargea, l’infanterie des Fourches à Bouts Ronds donna l’assaut, et la division du Foin Grenu construisit des barricades.
C’est ainsi que s’ensuivit un dialogue d’une pure intensité.
-Bonjours, moi c’est Jacques.
-Bonjours, moi c’est le conducteur.
-Vous n’avez pas de prénom?
-Si mais l’auteur en a marre de toujours le changer et il ne veut pas m’en attribuer un fixe.
-Ho je vois. Beau temps pour la saison non?
-Non.
-Effectivement.
Après ce flot interminable de paroles, Jacques et le conducteur s’aperçurent qu’ils en avaient foutu partout. Les paysans et les agriculteurs baignaient à présent mollement dans une boue de conversation plate et sans saveur. L’aviateur sortit alors de l’avion. Il était approximatif, et l’on n’aurait mieux su le décrire. Il marcha dans leur direction et les salua d’un geste de la main.
-Mais d’où sortez vous donc! demanda aimablement Jacques.
-C’est vrai, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi approximatif par ici, renchérit le conducteur.
L’aviateur retira son casque et ses lunettes, puis leur serra la main en leur expliquant:
-Je suis Bernard Joulon. Je ne sais pas comment j’ai fait pour atterrir ici à vrai dire.
Jacques et le conducteur se regardèrent d’un air ahuri. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles: cette personne tellement approximative qu’elle ressemblait plus à du vague qu’autre chose parlait. Voyant les deux faces de miches que faisaient Jacques et le conducteur, Bernard pris son courage à deux mains et le leur balança sur la tronche pour avoir leur attention. Après quoi, il leur expliqua comment il était arrivé ici. Au début, il voyageait tranquillement dans son histoire quand il avait fait la rencontre du Petit Prince avec qui il avait fait connaissance pendant plusieurs heures.
-...Et donc, après avoir fourré dans son cul empreint de noblesse -et désormais d’irritations- les fonctions, je repartais pour de nouvelles aventures en songeant délicieusement à la manière dont cet enquiquineur devait marcher. Lorsque soudain, j’aperçut une déviation de la DDE. Je contournais donc l’endroit et me retrouvait tout droit sorti de Nulle-Part, alors que je n’y était pas entré. Lorsque je vous ai vu, j’ai atterri pour poser quelques questions.
-Je pense que vous pouvez les poser ici, ça ne gênera personne, lui dit Jacques.
Bernard retira quelques questions de sa poche, les posa près d’un rocher et tout trois repartirent.
-Je vous dépose quelque part?
-Plus loin sur la route que vous voyez, j’ai des travaux à finir. Vous serez gentil.
-Et vous monsieur?
-Un peu plus loin il y a l’usine dans laquelle je travaille, je vous indiquerais l’endroit.
-Très bien, alors c’est parti.
Et ainsi, nos trois amis s’envolèrent vers l’horizon noirci de pollution de la civilisation.

Peut-être qu'il y aura une suite, peut-être pas.


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