La DDE III
La DDE III
Cela faisait cinq bonnes minutes que
Jacques et le conducteur cherchaient en
vain un moyen de s’échapper. Le délégué
syndical était revenu, avec cette fois
des allocutions présidentielles des vingt
dernières années. Ce fut tout d’abord
Jacques qui subit l’interrogatoire. Au
bout de trois minutes d’allocution
présidentielle, il avait supplié son
tortionnaire d’arrêter de lui infliger ce
flot vomitif de conneries démentielles
puis avait fini par avouer. On ne savait
pas quoi, mais il avait avoué. C’était le
principal. Puis ce fut au tour du
conducteur, qui hurla pendant trois
heures que l’on cesse de lui faire subir
ainsi de tels traitement. Et lorsqu’enfin
l’interrogatoire commença, il s’évanouit.
Quand il s’était réveillé, Jacques avait
placé deux triangles de signalisation
près de son corps afin de perturber une
éventuelle circulation. Décidément,
Jacques était un très bon agent de la
DDE. Et tous deux cherchaient désormais
une issue pour sortir.
Vers midi moins une, on vint les
chercher. Jacques et le conducteur
s’attendaient à une visite de ce genre,
c’est pourquoi ils s’étaient cachés
derrière leurs mains, au milieu de la
grange. Très rapidement, ils s’aperçurent
que cette technique ne fonctionnait pas,
surtout après que le conducteur, dans un
élan de panique, ouvre les mains et crie:
”COUCOU!”. Ils allaient être emmenés
lorsque soudain, un avion sorti tout
droit de Nulle-Part, une espèce de ville
approximativement située vers Là -une
métropole voisine-, un avion sorti tout
droit de Nulle-Part donc, fonça droit sur
eux. La panique fut immédiate: paysans et
agriculteurs couraient dans tous les
sens, cherchant un moyen d’atteindre
l’avion qui les attaquait. Le quatrième
régiment des Tracteurs Adhésifs chargea,
l’infanterie des Fourches à Bouts Ronds
donna l’assaut, et la division du Foin
Grenu construisit des barricades.
C’est ainsi que s’ensuivit un dialogue
d’une pure intensité.
-Bonjours, moi c’est Jacques.
-Bonjours, moi c’est le conducteur.
-Vous n’avez pas de prénom?
-Si mais l’auteur en a marre de toujours
le changer et il ne veut pas m’en
attribuer un fixe.
-Ho je vois. Beau temps pour la saison
non?
-Non.
-Effectivement.
Après ce flot interminable de paroles,
Jacques et le conducteur s’aperçurent
qu’ils en avaient foutu partout. Les
paysans et les agriculteurs baignaient à
présent mollement dans une boue de
conversation plate et sans saveur.
L’aviateur sortit alors de l’avion. Il
était approximatif, et l’on n’aurait
mieux su le décrire. Il marcha dans leur
direction et les salua d’un geste de la
main.
-Mais d’où sortez vous donc! demanda
aimablement Jacques.
-C’est vrai, je n’ai jamais vu quelqu’un
d’aussi approximatif par ici, renchérit
le conducteur.
L’aviateur retira son casque et ses
lunettes, puis leur serra la main en leur
expliquant:
-Je suis Bernard Joulon. Je ne sais pas
comment j’ai fait pour atterrir ici à
vrai dire.
Jacques et le conducteur se regardèrent
d’un air ahuri. Ils n’en croyaient pas
leurs oreilles: cette personne tellement
approximative qu’elle ressemblait plus à
du vague qu’autre chose parlait. Voyant
les deux faces de miches que faisaient
Jacques et le conducteur, Bernard pris
son courage à deux mains et le leur
balança sur la tronche pour avoir leur
attention. Après quoi, il leur expliqua
comment il était arrivé ici. Au début, il
voyageait tranquillement dans son
histoire quand il avait fait la rencontre
du Petit Prince avec qui il avait fait
connaissance pendant plusieurs heures.
-...Et donc, après avoir fourré dans son
cul empreint de noblesse -et désormais
d’irritations- les fonctions, je
repartais pour de nouvelles aventures en
songeant délicieusement à la manière dont
cet enquiquineur devait marcher. Lorsque
soudain, j’aperçut une déviation de la
DDE. Je contournais donc l’endroit et me
retrouvait tout droit sorti de
Nulle-Part, alors que je n’y était pas
entré. Lorsque je vous ai vu, j’ai
atterri pour poser quelques questions.
-Je pense que vous pouvez les poser ici,
ça ne gênera personne, lui dit Jacques.
Bernard retira quelques questions de sa
poche, les posa près d’un rocher et tout
trois repartirent.
-Je vous dépose quelque part?
-Plus loin sur la route que vous voyez,
j’ai des travaux à finir. Vous serez
gentil.
-Et vous monsieur?
-Un peu plus loin il y a l’usine dans
laquelle je travaille, je vous
indiquerais l’endroit.
-Très bien, alors c’est parti.
Et ainsi, nos trois amis s’envolèrent
vers l’horizon noirci de pollution de la
civilisation.
Peut-être qu'il y aura une suite,
peut-être pas.
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